Présentation
En mars 2026, un Groupe de travail composé de 12 scientifiques issus de neuf pays s’est réuni au Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) à Lyon, en France, pour finaliser son évaluation de la cancérogénicité du phosphate de tris(chloropropyle) (TCPP), du butyraldéhyde et de l’hydroperoxyde de cumyle.
Le TCPP a été classé comme « probablement cancérogène pour l’humain » (Groupe 2A) sur la base d’une combinaison d’indications « suffisantes » de cancer chez l’animal de laboratoire et d’indications mécanistiques « fortes » obtenues à partir de cellules primaires humaines. Le butyraldéhyde a été classé comme « peut-être cancérogène pour l’humain » (Groupe 2B) sur la base d’indications « suffisantes » de cancer chez l’animal de laboratoire et d’indications mécanistiques « fortes » dans les systèmes expérimentaux. L’hydroperoxyde de cumyle a été classé comme « peut-être cancérogène pour l’humain » (Groupe 2B) sur la base d’indications mécanistiques « fortes » dans les cellules primaires humaines et dans les systèmes expérimentaux. Ces évaluations seront publiées dans le volume 141 des Monographies du CIRC1.
Le TCPP, un mélange de quatre isomères, est une substance chimique produite en grands volumes largement utilisée comme additif retardateur de flamme dans les mousses de polyuréthane, les plastiques, les textiles et les matériaux de construction. Il a été détecté dans la plupart des milieux environnementaux, mais ses concentrations sont généralement plus élevées à dans les environnements intérieurs, où la poussière agit comme un réservoir. L’exposition professionnelle se produit lors de la fabrication, de l’utilisation et de l’élimination de matériaux et de produits contenant du TCPP, mais aussi dans d’autres environnements professionnels, tels que les bureaux, par le biais du mobilier et des équipements électroniques et électriques. Dans la population générale, l’exposition au TCPP est largement répandue ; elle se produit par l’intermédiaire de l’air intérieur et la poussière, les produits de consommation et l’alimentation, et elle est la plus élevée chez les jeunes enfants qui ont tendance à porter fréquemment leurs mains à la bouche. Le TCPP est absorbé par ingestion, inhalation et contact cutané. Il est métabolisé dans le foie et est principalement excrété dans l’urine. Le composé et ses métabolites ont également été détectés dans le plasma humain et le lait maternel.
Chez les souris B6C3F1, l’administration orale de TCPP a augmenté l’incidence du carcinome hépatocellulaire chez les mâles, et un cas hépatocholangiocarcinome a été observé chez une souris dans chacun des deux groupes traités. Chez les femelles, le TCPP a augmenté l’incidence du carcinome hépatocellulaire et de l’adénome ou du carcinome hépatocellulaire (combinés)2. Chez les rats Sprague-Dawley, l’administration orale de TCPP a augmenté l’incidence du carcinome hépatocellulaire et de l’adénome ou du carcinome hépatocellulaire (combinés) chez les mâles. Chez les femelles, le TCPP a augmenté l’incidence de l’adénocarcinome de l’utérus et de l’adénome ou de l’adénocarcinome (combinés) de l’utérus ; un carcinome épidermoïde de l’utérus a été observé chez une souris dans chacun des deux groupes traités2.
Le TCPP présente des indications consistantes et cohérentes des caractéristiques clés des substances cancérogènes dans les cellules primaires humaines et les systèmes expérimentaux. Le TCPP est génotoxique dans les cellules mononucléées du sang périphérique humain, les cellules endothéliales de la veine ombilicale et chez la souris. Il a augmenté les cassures de brins d’ADN et la fréquence des micronoyaux. De multiples études menées sur des cellules primaires humaines et dans des systèmes expérimentaux ont montré que le TCPP augmentait les niveaux d’espèces réactives de l’oxygène. Le TCPP induit une inflammation chronique dans les systèmes expérimentaux. Il a augmenté les cytokines pro-inflammatoires dans des lignées cellulaires humaines et des adipocytes de souris, et a induit une inflammation chronique dans le foie de rats après 3 mois ou 2 ans d’exposition2. Enfin, le TCPP module les effets médiés par les récepteurs. Il a agi sur la voie de signalisation des hormones thyroïdiennes, notamment en tant qu’antagoniste du récepteur β de la thyroïde, dans des systèmes expérimentaux in vitro. Des données issues d’essais à haut débit sur des cellules humaines ont montré que le TCPP agit comme un agoniste du PXR/CAR. De plus, le TCPP altère la prolifération cellulaire, la mort cellulaire ou l’apport en nutriments dans les systèmes expérimentaux in vivo chez les rongeurs et le poisson zèbre.
Les indications concernant le cancer chez l’humain étaient « insuffisantes ». Six études cas-témoins ont mesuré la concentration de TCPP ou de ses métabolites dans le sang, l’urine, des échantillons de poussière ou des bracelets a prélèvent passif, principalement en lien avec le cancer de la thyroïde. Cependant, les résultats étaient incohérents, et des préoccupations ont été soulevées quant à la conception de l’étude et à une éventuelle classification erronée de l’exposition.
Le butyraldéhyde est une substance chimique produite en grands volumes, dont la majeure partie de sa production est utilisée sur site comme intermédiaire chimique, principalement pour la fabrication de n-butanol, d’acide butyrique, de 2-éthylhexanol, de polyvinylbutyral et de plastifiants. Le butyraldéhyde est présent naturellement dans certaines plantes et certains aliments, et est formé lors de la combustion de la biomasse. L’exposition professionnelle se produit principalement par inhalation dans les secteurs de la fabrication de produits chimiques, de la restauration, des soins de santé, de la lutte contre les incendies et de la production de charbon de bois, bien que les mesures quantitatives soient éparses. La population générale y est exposée principalement par inhalation de l’air ambient et de la fumée de cigarette, ainsi que par ingestion alimentaire due à sa présence naturelle dans les aliments, à son utilisation comme agent aromatisant et à sa formation lors de la cuisson.
Le butyraldéhyde est produit de manière endogène par la peroxydation lipidique des acides gras polyinsaturés et par l’oxydation hépatique du n-butanol. Les quelques études disponibles n’ont pas montré que l’exposition externe avait un impact important sur les concentrations sanguines de butyraldéhyde, mais une exposition est à prévoir au niveau du site d’absorption. Le butyraldéhyde a été détecté dans le sang, le cerveau, l’urine et l’air expiré chez l’humain, ce qui indique une distribution systémique vers divers tissus. Chez l’humain, les alcools déshydrogénases oxydent le n-butanol en butyraldéhyde, et ce dernier peut également être réduit en n-butanol par les aldéhydes réductases. L’alcool déshydrogénase humaine a également montré une activité dismutase. Il a été constaté que le butyraldéhyde était synthétisé à partir du n-butanol dans les microsomes hépatiques de rat, ainsi que dans des bactéries pouvant coloniser la cavité buccale et le tractus gastro-intestinal humains.
Chez les rats F344/DuCrlCrlj traités par inhalation (corps entier), le butyraldéhyde a entraîné une augmentation de l’incidence du carcinome épidermoïde de la cavité nasale chez les mâles. Un carcinome adénosquameux, un carcinosarcome et un sarcome de la cavité nasale, ainsi qu’un carcinome épidermoïde du larynx, ont chacun été observés chez un animal. Chez les femelles, le butyraldéhyde a entraîné une augmentation de l’incidence du carcinome épidermoïde de la cavité nasale et du carcinome épidermoïde ou du papillome épidermoïde (combinés) de la cavité nasale3.
Le butyraldéhyde présente des indications consistantes et cohérentes des caractéristiques clés des cancérogènes dans des modèles expérimentaux. Le butyraldéhyde induit une inflammation chronique ; il a modifié l’expression des microARN (miARN) impliqués dans la signalisation des cytokines et a augmenté la sécrétion d’IL-6 et d’IL-8 dans une lignée cellulaire épithéliale alvéolaire humaine. Chez le rat, une exposition par inhalation pendant 2 semaines a induit une inflammation de la cavité nasale ; une exposition de 2 ans a provoqué une rhinite au niveau des sites tumoraux et une inflammation due à un corps étranger dans les poumons3. Le butyraldéhyde modifie la prolifération cellulaire, la mort cellulaire et l’apport en nutriments. Une hyperplasie a été observée dans la cavité nasale des rats après 2 et 13 semaines d’exposition par inhalation, et une métaplasie épidermoïde ainsi qu’une hyperplasie de l’épithélium respiratoire et du larynx, une hyperplasie des cellules basales et une atrophie de l’épithélium olfactif ont également été observées après 2 ans3. De plus, le butyraldéhyde a inhibé les jonctions communicantes dans des cellules primaires humaines.
L’hydroperoxyde de cumyle est une substance chimique produite en grands volumes obtenue par oxydation du cumène. Il est utilisé comme catalyseur de polymérisation, pour la réticulation des caoutchoucs vulcanisés au soufre, et comme intermédiaire dans la production d’acétone et de phénol. Une exposition professionnelle peut se produire par inhalation de vapeurs ou par contact cutané lors des processus de fabrication et de manipulation, bien que les données soient éparses. Aucune donnée n’était disponible concernant l’exposition de la population générale. Dans les systèmes expérimentaux, l’hydroperoxyde de cumyle a été métabolisé par les cytochromes P450, produisant des radicaux peroxyle de cumyle et des radicaux cumyloxyles.
L’hydroperoxyde de cumyle présente des indications consistantes et cohérentes des caractéristiques clés des cancérogènes dans les cellules primaires humaines et des systèmes expérimentaux. L’hydroperoxyde de cumyle est génotoxique et induit un stress oxydatif. Dans les lymphocytes humains, il a induit des lésions de l’ADN et la formation de micronoyaux. Dans des cellules de mammifères in vitro, l’hydroperoxyde de cumyle a induit des lésions de l’ADN, la formation de micronoyaux et des mutations génétiques ; chez la souris, il a induit des lésions de l’ADN et des mutations létales dominantes dans les cellules germinales. L’hydroperoxyde de cumyle a augmenté les niveaux d’espèces réactives de l’oxygène, renforcé les dommages oxydatifs aux lipides et altéré les niveaux d’antioxydants ou les activités enzymatiques. L’hydroperoxyde de cumyle induit une inflammation chronique. Dans des études de 14 et 90 jours, les rongeurs ont présenté des modifications histopathologiques de la peau, notamment des altérations épidermiques, une fibrose dermique et une inflammation chronique active4. Une augmentation des taux de plusieurs marqueurs de l’inflammation a été rapportée dans les cellules cutanées humaines. L’hydroperoxyde de cumyle altère la prolifération cellulaire, la mort cellulaire ou l’apport en nutriments. Chez la souris, l’hydroperoxyde de cumyle, utilisé comme promoteur tumoral de stade I et II, s’est avéré augmenter la synthèse d’ADN, induire l’ornithine décarboxylase dans l’épiderme et activer le facteur de transcription AP-1 dans la peau, où une augmentation de l’incidence du carcinome a été observée⁵. Il a également induit une hyperplasie de l’épiderme, des follicules pileux et des glandes sébacées chez la souris et le rat⁴. Les indications concernant le cancer chez l’animal de laboratoire étaient « limitées ».
Tant pour le butyraldéhyde que pour l’hydroperoxyde de cumyle, les indications relatives au cancer chez l’humain étaient « insuffisantes », aucune étude pertinente n’étant disponible.
Tous les auteurs déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêts.
Dirk W Lachenmeier, Victoria H Arrandale, David M DeMarini, Tatiana Ruksha, Mohamed A-E Abdallah, Giuliano Bettini, Yuji Ishii, Carina Ladeira, Jingbo Pi, Pavel Rossner, Kristen R Ryan, Barbara Stefanska, Maaike van Gerwen, Marta Venier, Aline de Conti, Caterina Facchin, Andrew T Kunzmann, Federica Madia, Elisa Pasqual, Roland Wedekind, Aline Al Nahas, Seyederoya Coutaz-Repland, Phyllis Ohene-Agyei, Eero Suonio, Heidi Mattock, Lamia Benbrahim-Tallaa*, Mary K Schubauer-Berigan*
*Co-auteurs principaux
Centre international de Recherche sur le Cancer, Lyon, France
Lancet Oncol 2026
Article en anglais publié en ligne le 27 mars 2026 : https://doi.org/10.1016/ S1470-2045(26)00168-3
Membres du Groupe de travail de la Monographie du CIRC
DW Lachenmeier (Allemagne) – Président de la réunion ; VH Arrandale (Canada) ; DM DeMarini (Etats-Unis) ; T Ruksha (Fédération de Russie) – Vice-Présidents de la réunion ; MA-E Abdallah (Royaume-Uni) ; G Bettini (Italie) ; Y Ishii (Japon) ; C Ladeira (Portugal) ; J Pi (Chine) ; P Rossner (République tchèque [n’a pas pu assister à la réunion]) ; KR Ryan (Etats-Unis [n’a pas pu assister à la réunion]) ; B Stefanska (Canada) ; M van Gerwen (Etats-Unis) ; M Venier (Etats-Unis).
Déclaration d’intérêts
Tous les membres du Groupe de Travail déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêts.
Spécialistes invités
Aucun
Représentants
Aucun
Observateurs
Aucun
Secrétariat du CIRC
A Al Nahas ; L Benbrahim-Tallaa ; S Coutaz-Repland ; A de Cont i ; C Facchin ; AT Kunzmann ; F Madia ; H Mattock ; P Ohene-Agyei ; E Pasqual ; MK Schubauer-Berigan ; E Suonio ; R Wedekind
Déclaration d’intérêts
Les membres du Secrétariat déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêts.
Prochaines réunions
9–16 juin 2026 : Volume 142 : Phtalate de butylbenzyle, phtalate de dibutyle et phtalate de diisononyle
3–10 novembre 2026 : Volume 143 : Fumer du cannabis
Pour plus d’informations sur les Monographies du CIRC, voir :
https://monographs.iarc.who.int/
Pour le Préambule aux Monographies du CIRC, voir :
https://monographs.iarc.who.int/wp-content/uploads/2019/07/Preamble-2019.pdf
Pour les déclarations d’intérêts faites au CIRC, voir :
https://monographs.iarc.who.int/wp-content/uploads/2025/03/Short_List_of_Participants_141.Pdf
Clause de non-responsabilité
Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne représentent pas nécessairement les décisions, la politique ou les points de vue de leurs institutions respectives.
Pour aller plus loin
L’autorisation pour la traduction des documents « Questions et Réponses » et « Infographie » pour la Monographie Volume 141 – Cancérogénicité du phosphate de tris(chloropropyle), du butyraldéhyde et de l’hydroperoxyde de cumyle a été accordée en 2026 par le Centre international de Recherche sur le Cancer (CIRC), qui reste le détenteur des droits d’auteur de la version originale. L’autorisation de traduction en français a été accordée par le détenteur des droits d’auteur au Centre Léon Bérard, qui détient les droits de la traduction et est seul responsable de celle-ci. Les conditions d’utilisation des contenus produits par le CIRC sont disponibles ici.