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Vol. 116 : Cancérogénicité de la consommation du café, du maté et de boissons très chaudes

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En mai 2016, un Groupe de Travail composé de 23 experts originaires de dix pays différents, réunis au Centre international de Recherche sur le Cancer (CIRC, Lyon (France) a procédé à l’évaluation de la cancérogénicité du café, du maté, et des boissons consommées brûlantes.

Ces évaluations seront publiées dans le volume 116 des Monographies du CIRC1.

Le café est l'une des boissons les plus consommées dans le monde. Il contient de nombreux composés différents et sa composition varie en fonction de la façon dont il est produit, puis préparé comme boisson. Après consommation, la caféine, les acides chlorogéniques et d'autres composés contenus dans le café sont absorbés et distribués dans tout le corps.

La cancérogénicité de la consommation de café avait été évaluée la dernière fois par le CIRC en 19912. A cette époque, le café avait été classé comme « peut-être cancérogène pour l'homme » (Groupe 2B) sur la base d’indications limitées d'une association avec le cancer de la vessie, issues d’études cas-témoins, et d’indications insuffisantes de cancérogénicité chez l’animal de laboratoire. Cependant, il y avait également des indications suggérant une absence de cancérogénicité pour les cancers du gros intestin et du sein chez la femme.

Pour cette réévaluation, le Groupe disposait d’un corpus de données beaucoup plus grand, de plus de 1000 études observationnelles et expérimentales. Lors de l'évaluation des données épidémiologiques accumulées, l’actuel Groupe de Travail a donné le plus de poids aux études de cohortes prospectives et aux études cas-témoins bien menées en population, qui contrôlaient adéquatement les potentiels facteurs de confusion importants, comme le tabac et la consommation d'alcool. Pour le cancer de la vessie, il n'y avait aucune indication cohérente concernant une association avec la consommation de café, ou d'un gradient exposition-effet dans dix études de cohortes et plusieurs études cas-témoins en population menées en Europe, aux Etats-Unis et au Japon3-5. Dans plusieurs études, les risques relatifs augmentaient chez les hommes, mais étaient nuls ou diminués chez les femmes, conformément au biais résiduel de confusion attribuable au tabagisme ou aux expositions professionnelles chez les hommes. Le Groupe de Travail a conclu que les associations positives signalées dans certaines études pouvaient être dues à un contrôle insuffisant pour la consommation de tabac, qui peut être fortement associée à une grande consommation de café.

En revanche, pour le cancer de l'endomètre, les cinq plus grandes études de cohorte montraient des associations principalement inverses avec la consommation de café. Ces résultats étaient étayés par les conclusions de plusieurs études cas-témoins et par une méta-analyse6. Des associations inverses avec la consommation de café étaient également observées dans des cohortes et des études cas-témoins du cancer du foie en Asie, en Europe et en Amérique du Nord. Une méta-analyse d’études de cohorte prospectives a ainsi estimé que le risque de cancer du foie diminuait de 15% pour chaque augmentation d’une tasse par jour7.

Plus de 40 études de cohorte et d’études cas-témoins, ainsi qu’une méta-analyse8 totalisant près de 1 million de femmes indiquaient systématiquement soit l’absence d’association soit une modeste association inverse entre la consommation de café et le cancer du sein chez la femme. De même, de nombreuses cohortes et études cas-témoins des cancers du pancréas et de la prostate indiquaient invariablement une absence d'association entre ces cancers et la consommation de café. Les données étaient également disponibles pour plus de 20 autres cancers, notamment les cancers du poumon, du côlon-rectum, de l'estomac, de l'œsophage, de la cavité buccale, de l'ovaire et du cerveau, et la leucémie infantile. Bien que le volume de données pour certains de ces cancers soit important, le Groupe de Travail a jugé les données insuffisantes pour l’ensemble des autres cancers examinés pour des raisons telles que l'incohérence des résultats d’une étude à l’autre, le contrôle insuffisant pour les facteurs de confusion potentiels, les potentielles erreurs de mesure, les biais de sélection ou de rappel, ou le nombre insuffisant des études.

La combinaison de données suggérant une absence de cancérogénicité pour les cancers du sein chez la femme, du pancréas, de la prostate, de l’endomètre utérin et du foie, avec des associations inverses pour les deux derniers et des données insuffisantes pour tous les autres sites examinés, a conduit à la conclusion qu’il existe des indications insuffisantes de la cancérogénicité de la consommation du café chez l'homme.

La cancérogénicité du café a été évaluée dans plusieurs études à long terme chez des souris et des rats, et a été testée à la fois pour l’activité de développement tumoral et de prévention du cancer dans un certain nombre d'études sur la co-cancérogénicité chez des rats et des hamsters. Le Groupe de Travail a conclu que ces études ne fournissaient que des indications insuffisantes de la cancérogénicité du café chez l’animal de laboratoire.

La consommation du café présentait des effets antioxydants forts dans les études chez l'homme, y compris pour les essais contrôlés randomisés9. Les résultats sur la génotoxicité issus d’études chez l'homme n’étaient pas uniformes, et le café ne provoquait pas de lésions chromosomiques chez les rongeurs. Néanmoins, les tests de mutagenèse bactérienne donnaient des résultats positifs, mais seulement sans activation métabolique. Le café favorisait l'apoptose dans des lignées de cellules cancéreuses humaines10. Des signes modérés d'une association entre la consommation de café et un risque réduit d’adénome colorectal ont été notés. Le café a également été associé à des effets bénéfiques sur la fibrose hépatique et la cirrhose.

Globalement, la consommation du café a été évaluée comme inclassable quant à sa cancérogénicité pour l'homme (Groupe 3).

Le maté est une infusion à base de feuilles séchées d’Ilex paraguariensis. Il est consommé principalement en Amérique du Sud et dans une moindre mesure au Moyen-Orient, en Europe et en Amérique du Nord. Le maté est traditionnellement bu brûlant (> 65 °C), mais il peut aussi se consommer chaud, voire froid. Le maté avait déjà été évalué en 19912, et la consommation de maté chaud avait été classée à l’époque comme « probablement cancérogène pour l'homme » (Groupe 2A).

Les données sur la cancérogénicité du maté proviennent principalement d’études cas-témoins en milieu hospitalier de cancers de l'œsophage en Amérique du Sud. Une méta-analyse11 de la plupart des études disponibles a montré le risque de cancer de l'œsophage augmentant avec la quantité de maté consommée. Cependant, la tendance était statistiquement significative pour le maté consommé "chaud" ou "très chaud", et une tendance significative a été observée, suivant la température de consommation, indépendamment de la quantité consommée. La seule étude qui  examinait la consommation de maté froid ne montrait aucune association avec le cancer de l'œsophage.

Pour mieux évaluer l'effet de la température de la boisson, le Groupe de Travail a examiné les études publiées sur l'association entre le cancer de l'œsophage et la température de consommation d'autres boissons. Une autre méta-analyse12 d’études cas-témoins sur le cancer de l’œsophage en Amérique du Sud montrait de façon significative des risques relatifs croissants pour la consommation de thé très chaud et de boissons très chaudes autres que le maté, risques similaires par leur ampleur à ceux associés à la consommation de maté très chaud. Une étude de cohorte importante et plusieurs études cas-témoins13 montraient un risque accru de cancer de l'œsophage avec la consommation de thé très chaud ou chaud, par rapport aux températures plus basses. Des résultats similaires étaient rapportés dans d'autres études évaluant des combinaisons de boissons très chaudes.

A partir de ces données, le Groupe de Travail a conclu qu'il existe des indications limitées chez l'homme de la cancérogénicité de la consommation de boissons très chaudes, et des indications insuffisantes chez l'homme de la cancérogénicité du maté lorsqu’il n’est pas consommé très chaud.

Chez l’animal de laboratoire, la cancérogénicité du maté et de la température de la boisson n'a été évaluée que dans quelques études de co-cancérogénicité. Dans une étude menée chez des souris14 et une autre étude menée chez des rats15, l’eau très chaude (entre 65 et 70 °C) localement instillée augmentait l'incidence des tumeurs œsophagiennes induites par les nitrosamines. 

En revanche, le maté froid administré comme liquide de boisson chez le rat réduisait l'incidence des tumeurs de l'œsophage et du foie induites par nitrosamines et eau chaude combinées. Le Groupe de Travail a conclu qu'il existe des indications limitées de la cancérogénicité de l'eau très chaude (65 °C ou plus) pour l’animal de laboratoire, et des indications insuffisantes de la cancérogénicité du maté comme boisson chez l’animal de laboratoire.

Les données pharmacocinétiques et mécanistiques sur la consommation du maté sont rares. Les études sur l’homme et l’animal de laboratoire ayant reçu du maté administré oralement ne signalaient pas de génotoxicité ou d'autres effets liés au cancer.

Le Groupe de Travail a noté que les indications épidémiologiques pour les boissons très chaudes et le cancer chez l’homme se sont renforcées au fil du temps, avec des associations et des tendances positives dans des études considérant des gradations qualitatives de température. De plus, de nouvelles études animales montrent que l'eau chaude au-dessus de 65°C peut agir comme un promoteur tumoral.  Bien que les données mécanistiques pertinentes pour les boissons très chaudes soient rares, il existe une plausibilité biologique d’une association entre les boissons très chaudes et des lésions cellulaires et des séquelles pouvant induire un cancer.

Sur la base de ces considérations et sur la totalité des indications, la consommation de boissons très chaudes, au-dessus de 65°C, a été classée comme « probablement cancérogène pour l'homme » (Groupe 2A). Cette évaluation des boissons très chaudes inclut la consommation de maté très chaud. La consommation de maté qui n’est pas très chaud a été évaluée comme « inclassable quant à sa cancérogénicité pour l'homme » (Groupe 3).

Dana Loomis, Kathryn Z Guyton, Yann Grosse, Béatrice Lauby-Secretan, Fatiha El Ghissassi, Véronique Bouvard, Lamia Benbrahim-Tallaa, Neela Guha, Heidi Mattock, Kurt Straif, au nom du Groupe de Travail des Monographies du Centre international de Recherche sur le Cancer (CIRC), Lyon, France.

Nous déclarons ne pas avoir de conflits d’intérêts.

Références

  1. International Agency for Research on Cancer. Volume 116: coff ee, mate and very hot beverages. IARC Working Group. Lyon, France; 24–31 May, 2016. IARC Monogr Eval Carcinog Risks Hum (in press).

  2. International Agency for Research on Cancer. Coff ee, tea, mate, methylxanthines and methylglyoxal. IARC Monogr Eval Carcinog Risks Hum 1991; 51: 1–513.

  3. Zeegers MP, Dorant E, Goldbohm RA, van den Brandt PA. Are coff ee, tea, and total fluid consumption associated with bladder cancer risk? Results from the Netherlands Cohort Study. Cancer Causes Control 2001; 12: 231–38.

  4. Michaud DS, Spiegelman D, Clinton SK, et al. Fluid intake and the risk of bladder cancer in men. N Engl J Med 1999; 340: 1390–97.

  5. Nagano J, Kono S, Preston DL, et al. Bladder-cancer incidence in relation to vegetable and fruit consumption: a prospective study of atomic-bomb survivors. Int J Cancer 2000; 86: 132–38.

  6. Je Y, Giovannucci E. Coffee consumption and risk of endometrial cancer: findings from a large up-to-date meta-analysis. Int J Cancer 2012; 131: 1700–10.

  7. Bravi F, Tavani A, Bosetti C, Boffetta P, La Vecchia C. Coffee and the risk of hepatocellular carcinoma and chronic liver disease: a systematic review and meta-analysis of prospective studies. Eur J Cancer Prev (in press).

  8. Jiang W, Wu Y, Jiang X. Coffee and caffeine intake and breast cancer risk: an updated dose-response meta-analysis of 37 published studies. Gynecol Oncol 2013; 129: 620–29.

  9. Corrêa TA, Monteiro MP, Mendes TM, et al. Medium light and medium roast paper-filtered coffee increased antioxidant capacity in healthy volunteers: results of a randomized trial. Plant Foods Hum Nutr 2012; 67: 277–82.

  10. Tai J, Cheung S, Chan E, Hasman D. Antiproliferation effect of commercially brewed coffees on human ovarian cancer cells in vitro. Nutr Cancer 2010; 62: 1044–57.

  11. Lubin JH, De Stefani E, Abnet CC, et al. Maté drinking and esophageal squamous cell carcinoma in South America: pooled results from two large multicenter case-control studies. Cancer Epidemiol Biomarkers Prev 2014; 23: 107–16.

  12. Castellsagué X, Muñoz N, De Stefani E, Victora CG, Castelletto R, Rolón PA. Influence of mate drinking, hot beverages and diet on esophageal cancer risk in South America. Int J Cancer 2000; 88: 658–64.

  13. Islami F, Pourshams A, Nasrollahzadeh D, et al. Tea drinking habits and oesophageal cancer in a high risk area in northern Iran: population based case-control study. BMJ 2009; 338: b929.

  14. Rapozo DC, Blanco TC, Reis BB, et al. Recurrent acute thermal lesion induces esophageal hyper proliferative premalignant lesions in mice esophagus. Exp Mol Pathol 2016; 1: 1–10.

  15. Li ZG, Shimada Y, Sato F, et al. Promotion effects of hot water on N-nitrosomethylbenzylamine- induced esophageal tumorigenesis in F344 rats. Oncol Rep 2003; 10: 421–26.

 

Article disponible en anglais

Loomis D, Guyton KZ, Grosse Y, Lauby-Secretan B, El Ghissassi F, Bouvard V, et al. Carcinogenicity of drinking coffee, mate, and very hot beverages. The Lancet Oncology. 2016 Jul;17(7):877–8​: http://dx.doi.org/10.1016/S1470-2045(16)30239-X

Pour plus d’informations sur les Monographies du CIRC: http://monographs.iarc.fr

 

Prochaines réunions

4–11 octobre 2016, Volume 117: Pentachlorophénol et certains composés apparentés.

21–28 mars 2017, Volume 118: Soudage, fumées de soudage et certains produits chimiques associés.

 

Membres du Groupe de Travail de la Monographie

L T Stayner (USA)—Président du Groupe de Travail; E Milne (Australie); S Knasmüller (Autriche); A Farah, L F Ribeiro Pinto (Brésil); D W Lachenmeier (Allemagne); C Bamia (Grèce); A Tavani (Italie); M Inoue (Japon); N Djordjevic (Serbie); P C H Hollman, P A van den Brandt (Hollande); J A Baron, E Gonzalez de Mejia, F Islami (excusé); C W Jameson, F Kamangar, D L McCormick, I Pogribny, I I Rusyn, R Sinha, M C Stern, K M Wilson (USA)

Déclaration d’intérêt

M. Inoue est bénéficiaire d'une contribution financière du Fonds AXA pour la Recherche comme titulaire de la chaire du Département AXA de la Santé et de la sécurité humaine, diplômé de l’école de Médecine de l’Université de Tokyo depuis le 1er novembre 2012. AXA Research n'a pas de rôle dans ce travail. Tous les autres membres du Groupe de Travail ne déclarent aucun conflit d'intérêts.

Spécialistes invités

Aucun

Représentants

A Morise, pour l’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES), France.

 

Traduit de l’anglais par le Département Cancer Environnement

Relecture : Section des Monographies du CIRC ; Groupe Communication du CIRC.

20 sept. 2016

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